... Le tableau est en constante évolution et ne correspond à rien d'autre qu'à l'essentiel: par les moyens les plus variés, fixer sur la toile des harmonies et des cadences qui répondent, avec le plus d'intensité possible, au courant incertain né d'un désir créateur. De ce fait, tant qu'elle demeure inachevée, l'ceuvre est susceptible d'emprunter un chemin non prévu à l'instant précédent. C'est pourquoi les toiles n'ont en général pas de titre; il ne se justifie pas. Le peintre ne dénomme l'oeuvre qu'en cas de nécessité absolue, d'ordinaire extérieure à elle. Il appartient à qui regarde de trouver en lui-même les correspondances intimes; de laisser faire surface les rappels inavoués qui se forment et s'organisent peu à peu au contact des étendues sourdes, des accents libres, des plages de couleurs où s'impriment les mouvements de la sensibilité.

... La présence d'Evelyn Ortlieb n'apparaît pas d'emblée sur le tableau. Celui-ci vit par lui­même; il est. En définitive, il s'affirme devant nous comme quelque chose d'étonnamment étranger à la main fabricante de l'homme. Il est un état, un intermédiaire choisi entre le regardant et la matière; un tremplin entre l'élément reconnaissable de nature et les forces opposées qui l'ont bouleversée, l'animent ou un instant s'équilibrent. Tensions qui sont au coeur de chacun.

Le paradoxe réside dans un double mouvement qui met le peintre, dans un premier temps et, ensuite, le spectateur, face à eux-mêmes. Le tableau étant leur seul lien, tout en demeurant extérieur à l'un et à l'autre. Si l'on convient qu'attitude humaine, mouvement, élan, vie ne sont pas l'essence de cette peinture, on reconnaît de ce fait les références à leur support inanimé, minéral considéré comme origine. Si l'on admet cela, la résonance ne se place pas à la surface du tableau quadrillée de plis, hachurée de blanc mais au second plan, dans une démarche de soi, fonction de temps et de l'espace.

L'équilibre proposé des formes inscrites sur la toile d'Evelyn Ortlieb nous ramène, à travers des signes d'universalité naturelle, vers nous-mêmes, nos aspirations et nos secrets.

René Le BIHAN, 1970

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