La surface d'une peinture ou collage d'Evelyn Ortlieb est composée de masses inorganiques en érosion, qui ont des densités et des textures contrastantes. Des fissures et des craquelures fendent ces masses en dessins plus ou moins géométriques, engendrant le jeu de la force et de la résistance ainsi que l'espace dans la peinture.

Cet art ne donne pas de satisfaction immédiate, la beauté formelle et évidente n'y est pas non plus reflétée. Au contraire, il découvre un état de suspension entre la création de la vie et celle de la mort: l'état en apparence permanent de la matière inorganique que traversait la force vitale bien longtemps avant que l'homme commence son existence. L'humidité est absente de cette peinture: l'humidité fraîche du sang battant dans les veines, celle de la sève circulant dans les tiges vertes. Il ne reste que le suintement des vieilles pierres crasseuses. Tout processus mental s'arrête brusquement devant la toile.

L'artiste cherche à entrer en communication avec les forces qui, assujetties aux lois cosmiques, transforment l'écorce terrestre et les strates conformément au grand processus évolutif de l'univers. Mais cette communication n'est possible que par une appréhension intuitive et une observation concentrée du monde auquel l'artiste est liée étroitement de par sa nature. Pour Ortlieb ce monde est la paroi brute.

Le rectangle de la toile est le centre de la concentration. La peinture est le moyen de la recherche. Par l'action de peindre, des grandes tensions sous-jacentes crèvent le mur contre lequel la pensée rebondit dans le néant, révélant une nouvelle vision dans la vie émouvante de la matière.

Dans le silence de cette vision, on peut plonger dans l'abîme secret de la terre elle-même celui-ci étant plus profond et plus palpable que la nuit la plus obscure. La lumière qu'on y rencontre n'est pas la lumière transparente dispensée par le soleil mais la luminosité dense, pétrifiée de l'énergie vitale préservée dans les entrailles de la terre.

Ou bien, on plane sur de vastes étendues de sable où seul le vent a gravé les empreintes de son passage.

Fendre et coaguler, grainer et veiner la matière - ou la volonté de saisir la véritable nature de la pierre - engendre les jeux combinés de la force et de la résistance qui sont les sources de l'équilibre dans la peinture. Ainsi que fait la musique atonale, cette peinture nous ronge intérieurement avec un rythme cahotant, libérant des sensations secrètes. C'est avec plaisir que l'artiste a gratté dans la peinture, a plié et pétri le papier, a texturé les substances.

Souvent une fissure, qui en soi n'occupe qu'une petite partie de la surface, a en même temps, tout en suggérant l'espace, une densité plastique plus grande que celle des grandes masses superficielles qu'elle divise. Par cette inversion les masses semblent se cristalliser en « corps» solide d'espace.

Ortlieb n'est pas une coloriste au sens moderne du terme. Des gris et des bruns faisant contraste avec des blancs écrus et des noirs absolus, sont vivifiés (rendus vitals) par des couleurs sous-jacentes peu visibles. Parfois des verts et des violets se perçoivent mais ils émergent du lit profond de la mer où la lumière ne pénètre guère; parfois des lamelles en or se collent à des substances noueuses et tordues en les rattachant; et de temps à autre une étendue de roue fossilisé domine dans l'oeuvre. Le blanc est essentiel dans l'art d'Ortlieb et il peut être statique ou vibrant, strié ou émietté, opaque ou translucide.

Sous l'évidence extérieure d'une métamorphose continuelle, cette peinture nous rend conscients une fois de plus de l'incapacité de l'homme à modifier son destin. Car, en tant qu'images de l'univers, les choses et les êtres ne peuvent survivre qu'après une dure lutte et une certaine cristallisation des idées intérieures.

Willy De RYCKE, 1970

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