... je dis la blancheur en songeant à la rêverie d'Herman Melville, à l'élément qui fait Moby Dick, la baleine blanche, une apparition surnaturelle. La peinture d'Evelyn Ortlieb n'a cessé de s'ouvrir sur cette blancheur qui peut être ressentie comme présence impénétrable, ou abîme, vide au coeur de l'image, et son support massif. Plus énigmatique que les sombres cassures des surfaces, elle évide des structures dont elle accuse la rigueur. Rien de gratuit dans tout cela: les cassures opaques, les démantèlements des surfaces répondent à la volonté d'atteindre à quelque chose d'essentiel, qui hante peut être non seulement le peintre et l'artiste en général, mais tout homme, et surtout dans le monde actuel. Cette recherche, ou cette fascination, étaient déjà sensibles dans les toutes premières toiles, si différentes, si attachantes (Je songe ici à Albert Heckenhauer, le père d'Evelyn Ortlieb, peintre subtil, dont les paysages, parfois rêvés, ont le charme secret qui est l'essentiel de la poésie). La vision ne cessera de s'approfondir, gagnée du dedans peu à peu par cette lumière que nous avons appelée blancheur, et qui est comme le chant elliptique d'une secrète nécessité, d'une joie dominée, ou distraite dans son expression. Parler de rocs, de terre ouverte, de structures minérales..., ce sont ces rêveries de littérateur qui se voudrait terrassier par goût aberrant du concret. Il s'agit bien de matière, mais c'est la matière médium de l'image, douée d'une vie propre où le plein peut s'inverser en vide, le vide s'inverser en obstacle dense. Une palpitation de métamorphose habite l'espace ainsi travaillé, et suggère une durée inconnue, celle de l'image émergeant sans cesse des lointains du réel pour une approche infinie. L'art s'avère ici puissante d'être, apte à douer d'authenticité notre séjour ainsi que Mallarmé le dit de la poésie. Cela ne va pas sans quelque génie (qui est, comme on sait, une longue patience).

Henri THOMAS, 1979

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