Il faut se souvenir des grandes toiles et collages d'Ortlieb, où s'est exprimée une réalité tourmentée, tendue jusqu'à la rupture, pour mesurer tout le travail, je dirais plutôt le jeu - car il y a chez Ortlieb l'amusement des vraies découvertes - qui l'ont amenée à la série de petites et moyennes compositions réunies aujourd'hui chez Carmen Martinez. Si l'art est porteur de message - comme certains le croient encore - celui qui nous parvient ici est bien des plus curieux: inquiétant, ironique aussi. Message déchiré, envolé vers ses destinataires inconnus, et qui nous laisse sous les yeux, quasiment dans les mains, les traces lacérées de son passage, son enveloppe rejetée. Les géométries du vent sur le sable désert ne sont pas plus légères et nécessaires que ces découpures, ces effrangements, ces figures de la vie factice à l'instant où les déchire - pour quelles métamorphoses? - l'espace noir et blanc, père de toute dorme. Ce qui fut défini, fermé, s'avère en voie de désintégration, tendant à se regrouper selon une règle du jeu inconnue. L'inexprimable tient à ce pan d'ombre, comme l'ange à son manteau déchiré. Cette dentelure blanche est la trace d'une impatience à rompre avec soi-même. A travers ces figures comme lavées de silence passe un langage qu'il faut déchiffrer en un lent mot à mot, comme nous lisons en nous-mêmes, nous qui sommes les enveloppes déchirées d'un message perdu.

Henri THOMAS, 1980

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