Comme tout, ça commence par la matière. Avec Evelyn Ortlieb elle est là, riche, présente, comme une surface sur laquelle intervenir. Durant ces dernières années, Ortlieb a travaillé sur des grandes bâches de toile épaisse. La texture était lisible comme une trame riche de tous les possibles, un roman qui s'était écrit dans ses usures, ses trous, ses éléments fonctionnels (cailletons, brides, courroies, etc.). La beauté du matériau choisi par Ortlieb tient à cela qu'il est toujours le réceptacle d'une vie et que, par conséquent, l'oeil y fait un parcours qu'enrichit constamment une imagination sollicitée par ces traces.

Aujourd'hui, Ortlieb travaille plutôt sur des ardoises. Elles sont toujours dans ce registre sombre qu'affectionne l'artiste. Elles aussi ont vécu: certaines proviennent de toitures démontées, d'autres ont vu s'appliquer les enfants des écoles. Toutes sont des tableaux noirs où s'écrit un passé, gravé dans la masse. Mais l'artiste ne se contente pas de nous présenter ces qualités ready made. Elle reprend à son compte les éléments visuels, les retravaille en y ajoutant des formes, des écritures. Un subtil travail de marquage fait de ces morceaux des oeuvres au sens plein du terme. On quitte le domaine du «tout prêt» pour entrer dans un dialogue soutenu entre une présence fortement matérielle et une intervention toute d'intelligence. Evelyn Ortlieb sait que la puissance de l'artiste ne tient pas seulement dans l'acte artificiel. Il ne s'agit pas de faire tout pour qu'il y ait ceuvre, de fabriquer à partir de rien. Aussi bien l'artiste peut-il détourner à son profit une richesse de significations et de données sensibles par un geste discret, minime. Le prix de son intervention est alors tout entier dans la justesse, dans le savoir délicat qui fait parler la matière et rêver l'esprit. Evelyn Ortlieb est passée maître dans cet art d'équilibre et d'intelligence.

Jacques LEENHARDT, 1990

<<<    textes et préfaces    >>>