... Evelyn Ortlieb, peintre et/ou sculpteur de l'univers caoutchouc, joue cartes sur table. En choisissant ce matériau industriel à l'exclusion de tout autre, elle n'indique pas seulement une préférence, elle désigne un territoire immense, lourdement chargé de symboles, en même temps qu'elle s'impose des contraintes très fortes de matière, de texture, d'odeurs et de couleurs.

... Malgré tous les avantages et parfois les bienfaits qu'il procure, le caoutchouc n'est pas considéré comme une matière noble. On ne le regarde pas, mieux, on feint de l'ignorer, puis on le jette lorsqu'il a fait son temps. Il existe dans les banlieues de vastes cimetières de caoutchouc et dans les villes du tiers-monde des maisons et même des immeubles en caoutchouc. Il poursuit là, avec les plus pauvres, sa brève mais intense existence. Serviteur jusqu'au bout. Oui, le caoutchouc est un serviteur par nature. Tout l'y pousse, sa couleur noire ou grise, sa plasticité, sa résistance limitée et sa robustesse fragile.

Evelyn Ortlieb a parfaitement compris le parti qu'elle pourrait tirer de ce matériau que l'on peut tordre, découper, étirer, enrouler, plier à volonté presque sans efforts. Il se prête avec d'autant plus de bienveillance à toutes ces opérations qu'il est un peu caméléon et en sort transformé, parfois même méconnaissable. Il acquiert le statut de matériau noble en « oubliant» sa fameuse élasticité. Enroulé ou tendu, il se dresse et se montre enfin dans toutes les nuances veloutées de ses gris talqués. S'il sait être naturellement soyeux, il peut aussi bien se montrer froid ou glacé. Il peut même, dans la tension extrême, épouser, comme le cuir, les formes qu'il couvre d'une seconde peau...

Mais le plus surprenant sans doute est l'étendue de la gamme et la subtilité de ses réactions à la lumière: toutes de discrétion, presque d'humilité, et dans le même temps sans la moindre concession à son être propre. Le caoutchouc, en effet, refuse toute séduction inutile et facile. Il se connaît bien et sait rester à sa place ou, en d'autres termes, tenir son rang sans ostentation ni regrets inutiles.

Ou bien est-ce l'art d'Evelyn Ortlieb d'être parvenue à en tirer toutes les possibilités pour ne l'avoir jamais privé de son identité ou affublé d'autres vertus que les siennes? Je veux dire d'avoir compris qu'il ne fallait pas le peindre ou le mêler à d'autres matières plus nobles ou plus chatoyantes. Chez elle, tressé ou sculpté, le caoutchouc reste toujours le caoutchouc. Serviteur austère mais dévoué. Un hôte un peu sombre mais que la conversation avec la lumière soudain éclaire puis anime jusqu'à l'effervescence.

Par exemple, l'accumulation voluptueuse de chambres et de pneus dans l'abandon d'un atelier ou d'une galerie suffit à ouvrir tout l'espace physique et mental et vous transporter dans l'instant à l'autre bout du monde. Car si le caoutchouc n'est pas bavard, il a ceci de particulier qu'il suscite chez l'utilisateur-spectateur la langue la plus riche et la plus subtile qui soit, celle du souvenir. Nous avons tous une expérience plus ou moins riche du caoutchouc. Il est en soi un univers mental qu'Evelyn Ortlieb feint de découvrir comme s'il s'agissait d'une terre vierge. Ce faisant, elle nous suggère un monde dont nous ne soupçonnions plus la richesse ni même l'existence.

J.-C. MONTEL, 1995

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